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Opinions francophones sur le BPS
Max Vincent
Philippe Billé
Jean-Pierre Depétris
Didier Mainguy
Évelyne Bloch-Dano
Ronald Creagh
Infokiosque des
Schizoïdes Associés
Jean-Pierre Depétris
On voit parfaitement ce qui sépare Semprun et
Trenkle. Là ou le premier, pour expliquer le monde tel quil ne va pas, se
focalise sur la production industrielle et les nouvelles technologies, le
second, partant des contradictions entre forces productives et rapports de
production, tente de définir le cadre qui permettrait de mettre la science et
les technologies à lépreuve des choix par lesquels nous aspirons à vivre dans
une société plus libre, plus juste, plus solidaire, plus riche en potentialités
diverses. Cest aussi la question de la démocratie qui est posée ici. Il
faudra bien y revenir.
Dans son ouvrage La Joie de la révolution Ken Knabb consacre un
sous-chapitre aux objections des technophobes. Cet essayiste, tout en
sinscrivant dans un courant de pensée différent de celui des membres du groupe
Krisis (anarchiste pour le premier, marxiste pour les seconds), anticipe en
quelque sorte la réflexion de Norbert Trenkle. Il remarque que les technophobes
et les technophiles (qui) saccordent pour traiter la technologie isolément des
autres facteurs sociaux, ne divergent que dans leurs conclusions, également
simplistes, qui énoncent que les nouvelles technologies sont en elles-mêmes
libératrices ou en elles-mêmes aliénantes. Knabb précise cependant que la
technologie moderne est si étroitement mêlée à tous les aspects de notre vie
quelle ne saurait être supprimée brusquement sans anéantir, dans un chaos
mondial, des milliards de gens. Il sappuie sur les exemples suivants (souvent
cités, mais toujours pertinents): Je doute que les technophobes voudront
réellement éliminer les fauteuils roulants motorisés; ou débrancher les
mécanismes ingénieux comme celui qui permet au physicien Stephen Hawking de
communiquer malgré sa paralysie totale; ou laisser mourir en couches une femme
qui pourrait être sauvée par la technologie médicale; ou accepter la
réapparition des maladies qui autrefois tuaient ou estropiaient régulièrement un
fort pourcentage de la population; ou se résigner à ne jamais rendre visite aux
habitants dautres régions du monde à moins quon puisse y aller à pied, et à ne
jamais communiquer avec ces gens là; ou rester là sans rien faire alors que des
hommes meurrent de famines qui pourraient être jugulées par le transport de
vivres dun continent à lautre.
Ken Knabb fait ensuite linventaire des technologies qui devraient disparaitre:
en premier lieu le nucléaire, mais aussi les industries produisant des
marchandises inutiles ou superflues. En revanche, pour dautres (de
lélectricité aux instruments chirurgicaux, en passant par le réfrigérateur et
limprimerie), il sagit den faire meilleur usage (...) en les soumettant au
contrôle populaire et en y introduisant quelques améliorations dordre
écologique. Knabb reprend le sempiternel exemple automobile dans des termes
voisins de ceux de Trenkle. Précisons que lEdN [Encyclopédie des
Nuisances] ne peut être assimilée à la
tendance la plus fondamentaliste de lécologie à laquelle se réfère
principalement Ken Knabb. Jean-Marc Mandosio consacre dailleurs plusieurs pages
de Après leffondrement à réfuter les thèses de John Zerzan, le principal
penseur de ce courant. Trop proche en définitive dHeidegger (lequel, de part
son compagnonnage nazi sent trop le soufre pour se retrouver dans le panthéon
encyclopédique, parmi les contempteurs de la technique). Et Mandosio nentend
pas remonter à la préhistoire pour chercher lessence de la technologie. La
société industrielle lui suffit. Cest aussi dire que les encyclopédistes, qui
affirment haut et fort leur opposition à la société industrielle, deviennent
plus prudents, plus évasifs, voire plus modestes quand lon aborde les questions
du comment faire ou du comment vivre quimplique la destruction de cette
même société.
Max Vincent, Du temps que les situationnistes avaient raison
(février 2007)
www.lherbentrelespaves.fr/html-textes/edn.html
Je fais mienne cette analyse d’un de mes observateurs politiques préférés,
François Talmont: Les situationnistes étaient ennuyeux, prétentieux et à côté
de la plaque. Les post-situationnistes, c’est la même chose, mais en pire.
Naturellement, cette vérité générale ne doit pas faire oublier qu’il y a, comme
souvent, des exceptions. L’une d’elles est à mes yeux le cas intriguant de Ken
Knabb, dont l’autobiographie, écrite en 1997, est lisible sur son site Bureau of
Public Secrets, dans la version originale en anglais (Confessions of a
mild-mannered enemy of the State) ainsi que dans une traduction française
hélas bourrée de coquilles et de fautes (Confessions d’un ennemi débonnaire
de l’Etat). Il se dégage de ce document un charme certain, qui tient à la
fois aux aspects pittoresques et inattendus de la personnalité de l’auteur,
ainsi qu’à ses qualités littéraires, et d’abord à sa limpidité d’expression, si
différente du style situationniste étrange et tortueux.
Né en 1945 en Louisiane dans un milieu catholique rural, il passa son enfance
dans des fermes familiales du Middle West. Après des études dans une université
de l’Illinois (fondée sur le modèle de celle de Chicago, qu’on a plaisamment
décrite comme une université protestante où des professeurs juifs enseignaient
la philosophie catholique à des étudiants athées), il se rendit en Californie
et s’installa définitivement à Berkeley. N’ayant pas à subvenir aux besoins
d’une famille, il a vécu de revenus qui n’ont jamais dépassé le seuil officiel
de pauvreté, gagnant juste le minimum vital, notamment en jouant au poker et en
conduisant des taxis, tout en se préservant un maximum de temps libre. L’auteur
retrace l’évolution de ses goûts littéraires (entre autres James Joyce, Henry
Miller, Kenneth Rexroth dont il est un des meilleurs connaisseurs, et la chanson
française) et de ses idées politiques (le passage du christianisme à l’athéisme,
le gauchisme, la contre-culture anarchiste, enfin le situationnisme dont il est
aussi un des meilleurs spécialistes, ayant traduit et publié dans la fin des
années 70 une Situationist International Anthology). Il indique
parallèlement diverses passions qui l’ont animé, comme le bridge, les drogues
(peyotl, psilocybine, LSD, herbe), la musique, des sports (karaté, basket,
tennis, escalade) et le bouddhisme zen.
En lisant l’histoire de sa vie, Ken Knabb m’a donné l’impression d’un homme
curieux, modeste et honnête. Je comprends ce que fut sa déception vis-à-vis des
imposteurs staliniens des Black Panthers. Je me demande comment il a pu en venir
à considérer que l’anarchisme n’était qu’une idéologie comme toutes les autres,
avec sa propre galerie de héros et d’idées fétichisées, sans réaliser ensuite
qu’il en allait de même avec les situs. Il ne manque pas d’exprimer des réserves
vis-à-vis de ceux-ci, analysant l’usage fait par eux et leurs suiveurs des
ruptures de type situationniste, conduisant à ce que des antagonismes
personnels de plus en plus insignifiants en sont venus à être traités comme de
graves différends politiques. Mais certainement Knabb reste prisonnier d’un
certain moule idéologique. Je regrette qu’il ne regrette rien en racontant son
agression saugrenue contre le poète anarchiste Gary Snyder, qu’il admirait
pourtant, mais auquel il reproche principalement d’avoir été applaudi par ses
auditeurs lors de ses lectures publiques, ce qui révélait la nature
fondamentalement spectaculaire de l’événement! On retombe là en plein
chamanisme idéologique. De même, n’est-ce pas par superstition situationniste,
qu’à la sortie de son anthologie de l’IS, alors que les demandes pleuvent, il
refuse toute lecture, interview, etc, privant ainsi le public et se privant
lui-même de contacts qui auraient pu être fructueux. Hormis cette
autobiographie, le matériel disponible sur son site m’inspire les mêmes
sentiments partagés. J’admire son travail d’archiviste et d’éditeur de Rexroth,
mais je ne comprends pas qu’il perde son temps à établir soigneusement un
recueil des Graffiti du soulèvement anti-CPE de 2006, qui sont d’une
banalité et même d’une stupidité consternante (du genre Paix entre les peuples,
guerre entre les classes, Nous voulons vivre ou encore Dans Grève il y a
Rêve, on voit le niveau). Enfin, c’est un mystère comme il y en a partout, mais
ses Confessions m’ont plu, elles mériteraient de faire un livre.
—Philippe Billé, “Un marxiste zen” (blog, septembre 2007)
http://journaldoc.canalblog.com/archives/2007/09/11/6172210.html
Secrets Publics est le troisième livre que Ken Knabb
publie en français, bien quil se présente toujours comme le traducteur
américain des films de Guy Debord et dune anthologie de lInternationale
Situationniste.
Ken Knabb a si bien assimilé la langue et la culture française
que jai parfois avec lui limpression de madresser à un compatriote. Il
conserve pourtant ce caractère très nord-américain de lénonciation claire et
directe, sans souci de paraître intelligent, ou seulement intéressant. Louvrage
aurait-il alors pu sappeler LIS pour les nuls? Non, bien quon puisse
incontestablement en faire une tel usage — cest le premier livre à lire pour
celui qui ny connaît rien, ni sur la critique radicale, ni sur la
contre-culture nord-américaines.
Secrets Publics est aussi le livre dun auteur. On voit se
dessiner au fur et à mesure des publications de Knabb une pensée forte et
personnelle. Le ton sans manière ne doit pas laisser ignorer la variété de
lexpérience et de lérudition, ni moins encore la souplesse et la subtilité.
Ken Knabb simplique personnellement dans tout ce quil écrit; il est toujours
présent comme acteur, non comme témoin ou observateur. Cest ce qui lui permet
de naviguer comme personne sur les sujets les plus divers sans prendre de pose
ni se casser la figure.
—Jean-Pierre Depétris (site web, octobre 2007)
http://jdepetris.free.fr/pages/librairie.html
Secrets Publics, de Ken Knabb vient de
sortir aux éditions Sulliver. Jai déjà parlé du site de Ken pour la mise en
ligne de loeuvre et de la vie de Kenneth Rexroth. Après lavoir découvert, jai
traduit quelques textes de Rexroth, puis de fil en aiguille, quelques pages pour
le livre en préparation. Ken est un atypique. Déjà il est américain — je
plaisante... — situationniste un brin zen et sintéresse à ce qui se passe
au-delà de son coin de pelouse. Bon, comme tout situ qui se respecte, il aime
bien la controverse et couper les cheveux en quatre, voire en huit.
Le bouquin est un bon témoignage sur lhistoire
méconnue du situationnisme aux USA et la trajectoire dun type atypique.
Loccasion de saluer ici le travail de Sulliver,
qui comme dautres petites maisons déditions, parviennent encore à imprimer
autre chose que la bouillie-best-seller.
“Nous nous attacherons à la langue insoumise.
À la
langue sefforçant de soustraire le langage à la servitude et à la pauvreté
auxquelles voudrait le réduire la pensée standardisée. Et nous donnerons la
parole à des textes qui sauront exprimer les appels, les plaintes, les révoltes
de la part fragile du monde.
Et puis, si vous nachetez pas le livre, vous
pouvez en lire gratoche pratiquement tout sur le site de Ken.
Je sais, fallait pas le dire. Excuses-moi, Ken,
mais on ne se refait pas....—Didier Mainguy (site web, octobre
2007)
http://freakences.over-blog.com/article-13342273.html
Ken Knabb est américain et
situationniste (l’un n’empêche — presque — pas l’autre). Secrets Publics
(Sulliver) rassemble la plupart de ses écrits, mais comprend aussi une partie
autobiographique passionnante, “Confessions d’un ennemi débonnaire de l’État”,
véritable document sur l’itinéraire d’un radical américain. De son enfance
heureuse dans le Missouri à son engagement politique, mais aussi de sa passion
pour la musique country et le blues à son goût pour la méditation zen, Ken Knabb
est un personnage à la fois très singulier et emblématique de notre génération.
Traducteur des films de Guy Debord, il s’exprime néanmoins dans une langue
claire et concrète, non sans humour, ce qui n’est pas la moindre de ses
qualités. Lire son livre est une façon de sortir de nos clichés sur l’Amérique —
et sans doute de mieux la comprendre.
—Évelyne
Bloch-Dano (site web, décembre 2007)
www.ebloch-dano.com/pelemele.php
Ken KNABB. Secrets publics. Escarmouches de Ken Knabb.
Editions Sulliver, 2007. 408 p. couv. Illustr. Index.
Ken Knabb, enfant du baby boom
américain, est sans doute déjà connu de nos lecteurs par son ouvrage sur Kenneth
Rexroth, paru à l’Atelier de Création Libertaire, mais aussi des internautes où
son “Bureau des Secrets Publics” présente en anglais de nombreux textes du
situationnisme. Il réunit dans le présent livre une grande partie de ses écrits,
depuis un premier tract en 1970 contre le culte du poète érigé en grand prêtre,
jusqu’à un commentaire de 2006 au sujet du mouvement français anti-CPE.
Aujourd’hui où les événements se
zappent et s’oublient, tout paraît éphémère, en particulier l’actualité
américaine. On commencera donc la lecture de cet ouvrage par l’autobiographie de
l’auteur (p. 207). On perçoit ainsi dans leur intériorité les expériences de
jeunesse, les figures tutélaires, la découverte de l’anarchisme, l’expérience
bouddhiste, l’investissement inconditionnel dans l’aventure situationniste. Ce
communautariste profondément indépendant exprime à travers tracts, pamphlets et
affiches, sa critique réfléchie du mouvement hippie, de la Nouvelle Gauche
américaine, du bouddhisme engagé et, plus récemment, du courant dit
primitiviste. Ces regards sur des figures majeures comme sur des groupes
éphémères laissent entrevoir les influences fluides qui s’exercent sur une
certaine partie de l’opinion américaine ainsi que quelques-uns de ses plis
cachés.
—Ronald Creagh,
(mars 2008, compte-rendu à paraître dans la
revue Réfractions: recherches et expressions anarchistes)
À travers une écriture simple et claire, Ken Knabb donne dans
ce recueil de précieux conseils aux révolutionnaires en herbes
et permet aux “ancienNEs” de remettre en question certaines
de leurs conceptions.
Si cet ouvrage n’aborde pas les raisons de faire la révolution
(si vous n’en ressentez pas la nécessité, il existe peu de
chance
qu’un quelconque texte vous y incite), vous pourrez y trouver
de nombreuses pistes pour répondre aux questions d’ordre
pratiques et théoriques auxquelles se confronte tôt ou tard
toute
personne désireuse de transformer radicalement la société.
—Infokiosque des
Schizoïdes Associés
(avril 2008, introduction pour
leur édition PDF de La Joie de la Révolution)
https://infokiosques.net/spip.php?article426
Un vent de liberté et d’imagination a soufflé sur l’Amérique du Nord des
années soixante, et tout particulièrement sur la côte ouest. Il se résumait dans
la formule on ne peut plus concise: do it! Il est troublant que cette
liberté et cette imagination soient parvenues à s’empaqueter elles-mêmes dans
une industrie du spectacle qui devient toujours plus une part pachydermique et
stratégique du marché mondial.
Des débrouilles marginales ont généré des modes de vie et des économies
parallèles jusqu’à modifier profondément ceux qui dominaient. Même le
développement de l’ordinateur personnel, de linternet et de la programmation en
source libre nont pas suivi un chemin si distinct.
Louvrage de Ken Knabb, Secrets Publics, est l’un de ceux qui
comprennent et décrivent le mieux ce double processus. Certes, il ne le fait pas
comme un sociologue ou un spécialiste. Les sciences humaines oublient que si
lobservation objective est un facteur important de la connaissance,
lexpérience lest plus encore, puisque delle dépend en définitive ce quil y a
à observer. Knabb parle à partir de ses expériences engagées, aussi modestes
soient-elles.
La contre-culture américaine était anti-spectaculaire sans le savoir. Cela
Ken Knabb le savait. Il voulait aussi qu’elle le sache. Sa première véritable
action fut plutôt modeste: la distribution d’un tract lors d’une lecture
publique du poète Gary Snyder,
en 1970.
Nous n’avons pas besoin de poètes prêtres, tel en était le titre, comme
le contenu.
Dans son ouvrage, Secrets publics, il raconte l’événement avec la plus
grande sincérité.
Il est évident que l’auteur s’y critiquait d’abord lui-même comme fan de Snyder.
Il l’est aussi que si sa critique avait atteint son but et fait évoluer
quelqu’un, c’était d’abord lui-même.
De telles remarques pourraient être ironiques. Ken Knabb a pourtant raison
dinsister; on ne saisit rien dans quoi lon ne simplique pas personnellement.
[...]
Knabb, d’une nouvelle génération, n’a
jamais été très sensible au contenu proprement artistique de l’IS, pas plus que
celle-ci ne le fut à la culture nord-américaine. Ses propres goûts littéraires
et artistiques étaient d’ailleurs à la fois plus “classiques” (de son propre
aveu) et plus “cosmopolites”. Mais ce n’est évidemment pas une question de goûts
qui importe. [...]
Il nest de toute façon pas question de ramener Knabb à lIS, pas plus quà
Kenneth Rexroth, ou à la contre-culture des États-Unis. Il suit, comme il la
toujours fait, sa propre route sans se soucier beaucoup d’étiquettes et
d’appartenances — disons simplement que sa route est passée par là.
Cette façon davancer, sans chercher à prendre la pose d’une
personnalité, ni se faire un porte-parole, ni encore moins se cacher
sous l’anonymat d’un collectif, est le signe le plus distinctif de Ken
Knabb. Elle est aussi consubstantielle de ses positions.
Il en résulte comme second signe
distinctif une extrême clarté et une grande simplicité, qui à la fois le
distingue et le place dans le prolongement des situationnistes. [...]
Dans ce qui constitue son style le plus personnel, sa marque, Ken Knabb se
retrouve ainsi tout à la fois dans le prolongement et très loin de lIS. Mieux,
ce qui le caractérise le plus, cette manière de se placer au centre du monde et
dy parler sans façon dans la plus grande simplicité, me paraît paradoxalement
être aussi le signe dun changement dépoque plus général.
Les idées ne sont jamais totalement séparables de ceux qui les énoncent, de
leurs pratiques et de leurs expériences. Elles ne le sont pas davantage de la
manière dont elles sénoncent et se diffusent. Ken Knabb compte parmi ceux qui
ont le mieux compris, et le mieux réussi ce passage dune époque à lautre. Il y
est parvenu sans en avoir beaucoup parlé, comme si les méthodes, la technique,
en étaient implicites.
Il sait parfaitement utiliser les ressources de lordinateur et de
linternet, plus personnels, comme les situationnistes étaient déjà passés
maîtres dans celle de la brochure, du tract, de la revue, plus propres au
groupe, et dans ladéquation entre le contenu et les moyens mis en
oeuvre.
Tous ses écrits sont en ligne, en open source, et en de multiples
langues, sur le site du Bureau of Public Secrets,
ainsi que les traductions de l’Internationale situationniste et une bonne part
des oeuvres de Kenneth Rexroth.
On pourrait en conclure, on le croit souvent, que le changement dépoque dont
je parle serait déterminé par de nouvelles technologies de la communication, et
peut-être même par les entreprises qui en font le commerce. Ce serait déjà
oublier un peu vite que tout était déjà en oeuvre aux temps du stencil puis de la
photocopie. Ce serait ignorer surtout quaucune technique ne permet léconomie
de savoir à quoi et comment on sen sert.
Quand on le sait, elle se fait oublier. Sil suffisait pour cela de payer
cher les outils matériels et logiciels, ou dêtre fort en informatique, la
chose serait moins rare. Les langages de programmation, lordinateur personnel
et linternet sont de remarquables outils pour utiliser le signe écrit à penser,
pour permettre à chacun dêtre le centre dun réseau dans lequel tous ceux qui
sy raccordent peuvent aussi être le centre du leur, pour suivre sa route sans
en être gêné pour rencontrer ceux qui suivent la leur, pour que la liberté de
chacun renforce, et non limite, celle de tous. Encore est-il nécessaire (et
alors quasi suffisant) que ce soit ce que lon veuille en faire!
Pour parler moi aussi par expérience, jai rarement trouvé une façon plus
efficace et plus souple de travailler à plusieurs que dans mes échanges avec Ken
Knabb, notamment pour des traductions. Bien que nous ayons été séparés par un
continent, elle contrastait avec la lourdeur et le temps mort coutumiers à des
activités comparables dans un cadre plus professionnel.
Encore une fois, une telle remarque pourrait paraître négligeable, voire
insignifiante. Je la mettrais pourtant volontiers en parallèle avec une certaine
impression dirréalisme que dégagent les théories de Knabb, et quil ne se donne
même pas la peine de cacher. Car quy a-t-il finalement dirréaliste dans ses
positions? Seulement quune nouvelle forme dorganisation du travail humain
pourrait se généraliser sans peine et dans la bonne humeur générale.
Cette saveur irréaliste ne devrait pas alors cacher cet autre aspect plus
pratique: ce mode d’organisation, indépendamment du fait qu’il est plus libre,
plus jouissif, et plus digne de l’homme, est-il efficace et inventif? Sil
lest davantage que lorganisation coercitive et hiérarchique qui lui fait
barrage, ça prendra le temps quil faudra, mais il se généralisera.
—Jean-Pierre Depétris,
extraits de Ken Knabb, lInternationale Situationniste et la contre-culture
nord-américaine
(article paru dans la revue
Gavroche, Octobre 2008)
http://jdepetris.free.fr/load/KK_et_IS.html
[Une traduction italienne de cet article se trouve sur
http://bub.ilcannocchiale.it/post/1969122.html.]
Quelques opinions francophones sur
les écrits de Ken Knabb (Bureau of Public
Secrets).
[Autres opinions sur le BPS]
[Version italienne de ces
opinions]
[Autres textes en français]
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